
On peut compléter les textes qui accompagnent le thème « Bérénice » par celui-ci :
«Bérénice» avec Isabelle Huppert, un spectacle qui fait «hélas» déjà date | Slate.fr
Ayant moi-même vu le spectacle il y a quelques jours, j’aimerais ajouter une contribution qui n’engage que moi.
Déjà que Racine n’avait pas la réputation d’être vraiment un marrant, quand il voit ça, on peut imaginer que ça le met un peu en colère. Mais bon, c’est son affaire.
Rendons d’abord justice à Romeo Castellucci : il ne prétend pas mettre en scène la pièce de Racine, mais un spectacle d’après Racine – ce n’est pas tout à fait pareil – dont le but est semble-t-il d’apporter la preuve, ou l’illustration, qu’Isabelle Huppert est une synecdoque. Je l’ignorais, et je ne crois pas être la seule. Je savais, pour l’avoir vue en scène, qu’Isabelle Huppert est une très grande actrice. Mais une synecdoque ? Je n’y aurais pas pensé. D’abord, si l’on considère le mot « synecdoque » dans son acception rhétorique, il semble que dans ce cas précis, il soit un peu inapproprié. Une chose est de connaître un mot et de l’employer à bon escient, une autre de faire étalage de vocabulaire. D’ailleurs, est-ce vraiment flatteur ? Je n’aurais pas aimé que mes élèves me définissent comme une synecdoque, d’ailleurs, aucun n’en a jamais eu l’idée – ou alors, de façon tellement dissimulée que je n’en ai par bonheur rien perçu. Mais non, je ne crois vraiment pas.
Revenons à notre synecdoque, « [l’actrice] puisqu’il faut l’appeler par son nom » – on se demande, avant d’avoir vu le spectacle, quelle drôle d’idée la prit de se lancer dans pareille aventure. Elle, merveilleuse Lioubov dans La Cerisaie d’Avignon, avant d’être une synecdoque. En dépit de l’étrange accumulation de chaises qui constituaient le décor, peut-être pour que le public, idiot par définition, comprenne bien que ces chaises sur lesquelles on pouvait encore un peu s’asseoir ne seraient bientôt plus qu’un tas de bois figurant les restes d’un monde fini.
Ici, pas de chaises.
Le décor est visuel et auditif. Le metteur en scène veut faire passer le message par un autre canal que celui de la parole.
Et pourquoi pas ? On peut montrer et faire comprendre la souffrance autrement que par des mots. Mais dans ces conditions, pourquoi Racine ? Posons la question plus précisément : pourquoi confisquer une oeuvre qui repose entre autres sur la beauté du langage ? Ce n’est très cohérent.
Mais bon, il est indispensable, pour aborder ce spectacle, d’accepter le changement de perspective.
Oublions donc le texte de Racine, de toute façon, on ne l’entend pas, ou très peu, la voix est à peine audible, ou déformée. On entend une bande-son, parfois assez réussie, c’est vrai, mais qui couvre les paroles. Si j’ai bien compris, c’est le but, puisque la souffrance de Bérénice doit être transmise autrement. Mais – voir plus haut – pourquoi Racine, puisqu’on n’a cure des mots. Ce que le metteur en scène nous donne à voir, c’est plutôt une histoire sans paroles, une pantomime. Et en pareil cas, que ce soit Racine ou le sapeur Camembert, c’est bien pareil, sauf que le sapeur Camembert ne parle pas de souffrance.
« Donner à voir », c’est un peu excessif, car on ne voit pas grand-chose, puisque tout se déroule derrière un rideau rappelant les stores occultants qui filtrent l’excès de soleil et de lumière. S’agirait-il d’illustrer l’idée qu’il y a de l’ombre chez Racine ? Si l’on en croit les propos du metteur en scène lui-même, on dirait bien que c’est ça… Mais ne sommes-nous pas très nombreux à être conscients des ténèbres raciniennes, sans le secours d’un voile occultant, et sans qu’un metteur en scène nous le présente comme une révélation, un scoop.
Ce flou, c’est dommage, car Isabelle Huppert est magnifique. Est-elle une synecdoque ? Je l’ignore, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle sait être sur une scène, occuper la scène – la grande scène du Théâtre de la Ville, où elle est souvent seule. Sa présence est impressionnante. Tout est juste, tout est authentique. Synecdoque, peut-être, mais reine du théâtre et au théâtre, à n’en pas douter. On se dit que Titus est vraiment ballot, mais bon, là, il faut admettre qu’on est à Rome.
Tout est parfait, tout est en place. Lorsqu’elle enlace un radiateur, il faut peut-être comprendre que, dans sa solitude glaciale, elle cherche de la chaleur. C’est subtil… On échappe quand même au nounours, au doudou. Et on échappe aussi au ridicule, car Isabelle Huppert maîtrise la scène.
Pas à la fin, hélas. La fin est complètement loupée. Passons sur le fait qu’elle est sans le moindre rapport avec la fin choisie par Racine – là encore, pourquoi s’emparer de Racine pour le détruire ? Il n’était, dit-on, pas très sympathique, mais il n’avait pas mérité ça.
On assiste donc à cinq ou dix minutes d’un bégaiement ridicule, dont on se dit qu’il a dû être imposé à l’actrice, car jamais une synecdoque accepterait cela de son plein gré. Le public, supposé stupide comme toujours dans cette mise en scène, doit comprendre – à vrai dire quoi ? Que la parole de Bérénice se bloque ? Qu’elle est au-delà, ou en-deçà, de l’expression des sentiments par la parole articulée ? Qu’elle ne peut plus produire que du chaos ? Qu’elle est en train d’étouffer, de mourir, et qu’elle ne veut pas qu’on la voie mourir (« Ne me regardez pas! »), comme les bêtes qui se cachent pour mourir ? Il y avait peut-être un moyen moins ridicule de le manifester. Les bêtes ne sont jamais ridicules. Et puis pourquoi lever le rideau de brouillard juste au moment où il ne faut pas la regarder? Cela intensifierait le tragique et ferait voir la souffrance dans sa nudité ? Pardon, je me trompe, la nudité, c’étaient les sénateurs.
Le metteur en scène ne craint pas non plus le ridicule, jsutement, dans sa représentation des sénateurs. Dans la pièce de Racine, pas de sénateurs, c’est le seul Paulin qui porte leur parole, mais à aucun moment il ne montre ses fesses. Je ne dirai pas que les sénateurs se mettent tout nus, non, la perspective est autre, il faut peut-être voir là une matérialisation de l’expression d’un usage relativement moderne, « baisser son pantalon », « baisser sa culotte – ou son froc », signe de soumission, de lâcheté, de pleutrerie. Les sénateurs cèdent à la volonté du peuple romain qui ne veut pas d’une reine étrangère, à moins que, dans ce spectacle-là, ils ne cèdent à Titus aspirant à se débarrasser de Bérénice – pourtant, en principe, il ne le souhaite pas, il l’aime, Titus … Berenicem … dimisit invitus invitam – bref, ils cèdent, ils baissent leur culotte. Puis retrouvent ce qu’ils pensent être leur dignité en ceignant une allusion de toge, une idée de toge, un large ruban orange en travers de leur nudité. C’est rigolo.
On peut tout de même parler d’une certaine malhonnêteté dans la démarche. Dire que l’on peut / doit montrer la souffrance autrement que par des mots, soit. Mais pourquoi s’emparer de Racine, pourquoi l’utiliser au lieu de créer soi-même sa propre histoire sans paroles ? Pourquoi ne pas dire simplement que la lecture de Racine fut un déclencheur, une sorte d’inspiration, plutôt que nous vendre un « d’après » Racine ? Étrange démarche. Je n’ai peut-être pas tout compris.
Si l’on accepte de considérer le spectacle par rapport à un projet, on peut dire qu’en dehors de certaines idées un peu « bêbêtes », il n’est pas trop mal réussi – encore que. Cela dit, s’appuyer sur Racine pour l’envoyer à la trappe, on adhère ou on n’adhère pas.
L’ensemble repose sur les épaules d’Isabelle Huppert, et, pour répondre à la question posée un peu plus haut, elle savait qu’il en serait ainsi, et elle a accepté.
Le soir où j’ai assisté à la représentation, peu de spectateurs ont quitté la salle, cinq ou six du côté des places impaires, je n’ai pas vu ce qui se passait du côté pair. Je n’ai pas non plus entendu, pendant le spectacle, de manifestations d’agacement ou d’hilarité, ma propre concentration m’en a peut-être empêchée – je précise que je ne me suis pas ennuyée. Les applaudissements étaient polis et l’enthousiasme modéré.
Dernière représentation aujourd’hui 29 mars.